Tableaux Coutumes et croyances

Francis RENAUD (1887-1973)

"Douleur"
Maquette originale pour le monument aux morts de Tréguier (22).
Epoque : 1922.
Ancienne Collection Louis MOREL.
Dimensions : 27 x 26 cm, Haut : 37 cm.
VENDU


L'image que la mémoire collective a conservée de la Première Guerre mondiale est celle d'une guerre de tranchées où se sont entassés des milliers d'hommes dans l'attente d'attaques et de contre-attaques terriblement meurtrières. Cette guerre a touché toutes les communes de France.
La Bretagne, profondément rurale a été une grande pourvoyeuse de fantassins, d'artilleurs et de marins issus de la paysannerie et c'est précisément dans cette catégorie que se comptera la grande majorité des victimes.
Comme on se trouve socialement dans la morts, on va se retrouver localement, après la guerre : autour d'un monument.
Avec la création à Rennes en 1881 d'une école supérieure des beaux-arts, toute une génération de sculpteurs née dans le derniers quart du XIXème siècle reçut un enseignement d'excellent niveau complété généralement par un passage plus ou moins long dans des ateliers parisiens réputés comme ceux de FALGUIERE ou de MERCIE. 
Aussi, au lendemain de la guerre en Bretagne, une pléiade d'artistes, revendiquant leur appartenance à la région qui les a vu naître, se met-elle a décorer des monuments aux morts en s'efforçant de faire la jonction entre ce qu'on leur demande de traduire dans la pierre ou dans le bronze, ce qu'ils ressentent de la réalité locale et l'enseignement qu'ils ont acquis de leur maîtres parisiens ou de leurs professeurs de l'Ecole des beaux-arts.
Si quantitativement le nombre de monuments issus d'une création originale de qualité est, sur un plan national, peu nombreux par région, la Bretagne constitue une véritable exception. Il s'y développe en effet, entre 1919 et 1925, un art sculptural original, soit académique, soit moderne, s'inscrivant dans le prolongement de cette tradition ancienne ininterrompue de construction d'édifices liés étroitement à la mort (calvaires, ossuaires, enclos) et dans des matériaux prioritairement locaux (granit, kersantite pour la Bretagne granitique et pierre blanche pour la Bretagne calcaire). 
On y trouve ainsi des artistes comme Jean BOUCHER, chef de file d'un certain académisme, auteur notamment du monument aux morts de Vitré, copie conforme (comme également à Saint-Pierre de la Réunion) de ce soldat viril qu'il sculpta pour le monument de la rue Bonaparte aux anciens élèves de l'Ecole des beaux-arts de Paris morts à la guerre, et dont la maquette originale se trouve dans une salle du sommet de l'Arc de Triomphe, RIVIERE (Legé, La Chapelle-Basse-Mer, Héric...) PERRAUD (Pontchâteau, Sautron, Varades...) etc... réalisant leurs oeuvres à partir de maquettes confiées ensuite, pour la taille grandeur nature, à un praticien.
Mais on y trouve aussi de nombreux artistes, presque toujours d'origine locale, souvent plus jeunes, qui, influencés par les idées et certains enseignements reçus, pratiquent la taille directe, c'est à dire une sculpure faite directement par la main de son auteur en tirant parti de la matière utilisée (bois, pierre) : Armel BEAUFILS (Saint-Briac, Fougères, Saint-Servan...), Francis RENAUD (Tréguier, Saint-Brieuc...), René QUILLIVIC (Plozévet, Saint-Pol de Léon, Pont-Scorff...) Louis NICOT (Guémené-Penfao, Montfort-sur-Meu...), BOURGET (Pacé, Le Grand-Fougeray...), Emmanuel GUERIN (Chartres-de-Bretagne, Bédée, Saint-Gilles...) etc...

Toutes les oeuvres de ces auteurs sont empreintes d'une volonté de se rattacher à la réalité régionale. Il ne faut oublier que la première qualité qui était demandée à un statuaire par le commanditaire comme par le public était d'abord une capacité à traduire dans la pierre ou dans le bronze toute la charge émotionnelle issue de la guerre et ressentie par le groupe local.
En ce sens les sculpteurs ont parlé à leurs contemporains avec le langage que ces derniers connaissaient, qu'ils étaient capables de recevoir, de comprendre, et par lequel ils pouvaient être émus, "réactivés" dans le souvenir. D'où rappel, dans certains statuaires de l'après guerre, de la tradition empreinte cependant, dans bon nombre de cas, d'une véritable modernité annonçant déjà le mouvement Seiz-Breur. 
Il n'était pas pensable dans un tel esprit de faire appel à des sculpteurs futuristes qui pourtant, depuis 1907, s'activaient à renouveler l'art de la taille. Dans une ambiance de montée du nationalisme et de racisme larvé, faire appel à ces innovateurs si décriés ne pouvait être que source de rejet, surtout si l'artiste avait un nom à consonance étrangère. Il en ira  tout autrement au lendemain de la seconde guerre mondiale pour ce même type de monuments.
  
Exemple parfait de la statuaire descriptive, et celle de Jean BOUCHER en est la limpide illustration, l'iconographie des monuments aux morts de cette époque des cinq départements bretons comporte des exemples de sculpture pas aussi médiocre qu'on a bien voulu le dire. Elle a constitué en Bretagne le dernier sursaut d'une statuaire figurative à grande échelle.

Finalement, la guerre a été le tremplin d'un développement d'une spécificité artistique bretonne qui a servi, dans notre région, de creuset opérationnel à toute une réflexion sur le retour aux sources qui avait été entamé bien avant la première guerre mondiale. Elle n'a pas seulement eu le soutien des régionalistes les plus conservateurs. Implantée dans les lieux de la quotidienneté, lisible au premier degré par les petites gens, cette statuaire a joui d'une remarquable considération populaire et a rencontré un assentiment général renforçant du même coup la fierté et le sentiment local.

Aujourd'hui ces monuments sont devenus des lieux de mémoire. Certains sont en outre des oeuvres d'art. Un double regard qu'on peut utilement effectuer!
J-Y COULON
Rennes, le 16.III.03
 
Comme nous l'a si bien expliqué J-Y Coulon, ces artistes n'ont pas hésité, pour réaliser leurs statues, a recruter dans la population locale essentiellement des femmes devenues veuves et qui exprimaient ainsi le mieux toute la tristesse que ressentait une épouse ou une mère dans la douleur. Marie-Louise LE PUT , qui perdit son mari et ses trois fils à la guerre, posa ainsi pour Francis RENAUD, vêtu de la traditionnelle mante de deuil équipée d'une capuche pour protéger la coiffe et portée jusqu'à la seconde guerre mondiale. Ce monument est communément appelé "La Pleureuse" et se situe place du général Leclerc à Tréguier.

Francis RENAUD a été membre du mouvement pour le renouveau de l'art breton, au début du XXème siècle.
Partageant sa vie entre Paris et sa Bretagne, il utilisera différents matériaux : le granit de Kersanton (réservé aux œuvres monumentales), la pierre, le marbre, le bois ou le bronze sont retenus en fonction des sujets à traiter. Il a réalisé des sculptures en mémoire de : Anatole Le Braz (homme de lettres breton), Guy Ropartz, Pierre Loti... Il a aussi conçu les monument aux morts de Ploufragan, de Saint-Brieuc (1923 - sculpture en granit de tradition néoclassique des beaux-arts de Rennes ou de Paris), L'Ephèbe au Lycée A. Le Braz (les élèves disparus dans la résistance ou la déportation son représentés par un jeune éphèbe nu ; les sculptures pour Le Braz, le monument, sous forme, d'une colonne rectangulaire, est surmonté d'un chapiteau d'où se détachent quelques uns des personnages créés par le romancier, et L'Ephèbe. Enfin Renaud réalisa aussi le monument aux morts de Tréguier lui aussi d'inspiration pacifiste.

Enfin cette sculpture provient de l'ancienne collection Louis MOREL. Né à Essoyes le 30 novembre 1887 d’un père vigneron et d’une mère couturière, Louis Morel restera toute sa vie fidèle à son village natal et à sa maison paternelle. Constatant son goût précoce pour les formes, ses parents, conseillés par Renoir et aidés par Mr. Louis Giot, son parrain, lui font entreprendre de sérieuses études de sculptures. Il entre aux Beaux Arts et reçoit l’hospitalité du maître Alfred Boucher qui lui offre à « la Ruche » un atelier dans lequel il travaillera toute sa vie. En 1914, il réalise pour la famille Pichon la sculpture d’une femme nue que l’on peut voir au cimetière. Cette œuvre choqua quelque peu la population et continue d’intriguer le visiteur. Il devient ensuite praticien de Renoir avec qui, il a gardé d’excellentes relations. Morel s‘éteint à Troyes le 29 mars 1975 et repose au cimetière d’Essoyes.

La carte postale, jointe à la sculpture et qui représente "La Pleureuse" est adressée à MOREL; elle témoigne des relations d'amitié qui unissaient ces deux sculpteurs.
 


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